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Vous trouverez ci-dessous un extrait de la tragédie Œdipe roi de Sophocle [1]. Ce passage se situe à la fin de la pièce. Œdipe a pris
conscience de son parricide et de son inceste ; désespéré, il s'est crevé les yeux. Ses deux filles arrivent.
Œdipe
[...] O mes enfants, où donc êtes-vous ? venez, venez vers ces mains fraternelles, qui ont fait ce que vous voyez de ces yeux tout pleins de lumière du
père dont vous êtes nées ! ce père, mes enfants qui, sans avoir rien vu, rien su, s'est révélé soudain comme vous ayant engendrées dans le sein où lui-même avait été formé !... Sur vous
aussi, je pleure — puisque je ne suis plus en état de vous voir — je pleure, quand je songe combien sera amère votre vie à venir et quel sort vous feront les gens. A quelles assemblées de votre
cité, à quelles fêtes pourrez-vous bien aller, sans retourner chez vous en larmes, frustrés du spectacle attendu ? Et, quand vous atteindrez l'heure du mariage, qui voudra, qui osera se
charger de tous ces opprobres faits pour ruiner votre existence, comme ils ont fait pour mes propres parents ? Est-il un crime qui y manque ? Votre père a tué son père ; il a
fécondé le sein d'où lui-même était sorti ; il vous a eues de celle même dont il était déjà issu : voilà les hontes qu'on vous reprochera ! Qui, dès lors, vous épousera ?
Personne, ô mes enfants, et sans doute vous faudra-t-il vous consumer alors dans la stérilité et dans la solitude. O fils de Ménécée [2], puisque tu restes
seul pour leur servir de père — nous, leur père et leur mère, sommes morts tous les deux — ne laisse pas des filles de ton sang errer sans époux, mendiant leur pain. Ne fais point leur malheur
égal à mon malheur. Prends pitié d'elles, en les voyant si jeunes, abandonnées de tous, si tu n'interviens pas. Donne-m'en ta parole, prince généreux, en me touchant la main... (Créon lui
donne la main.) Ah ! que de conseils, mes enfants, si vous étiez d'âge à comprendre, j'aurais encore à vous donner ! Pour l'instant, croyez-moi, demandez seulement aux dieux, où que
le sort vous permette de vivre, d'y trouver une vie meilleure que celle du père dont vous êtes nées.
Créon
Tu as assez pleuré, rentre dans la
maison.
[1] Tragédies, Sophocle, traduction de Paul Mazon, Gallimard, 1973
[2] Créon, qui assiste à la scène