Lundi 3 mai 2010 1 03 /05 /Mai /2010 22:04

FuretIl court, il court le furet... Il court sur ses petites pattes. Il rampe, il saute, il jappe, il s'enthousiasme pour un rien et se démène comme un diable lorsque des ennuis l'accablent. Avec sa femme et ses enfants, il avance tant bien que mal dans la vie. Perdu dans cet univers sans fin qu'est la forêt, il ne s'aperçoit pas toujours de sa petitesse. Car qu'est ce qu'un furet dans l'immensité d'une forêt ? Pas grand chose... et notre furet en a vaguement conscience. Mais parce qu'il ne connaît pas d'autre monde, celui qui l'entoure est d'après lui « normal », « évident ». Cette évidence lui fait naturellement ignorer les problèmes généraux de l'univers pour ne voir que ses petits soucis quotidiens. De même il confond souvent ses intérêts avec ceux du monde entier. « Ce qui est important pour moi l'est aussi pour le monde ! », telle est sa philosophie de la vie, philosophie finalement assez simple... Bien sûr il n'est pas demandé à ce pauvre furet de porter le malheur du monde sur ses épaules. Il a déjà assez de problèmes pour ne pas devoir supporter en plus ceux des autres.

Certes notre furet a parfois vraiment conscience de son insignifiance, de son manque d'ampleur. I
l lui arrive de s'informer sur ce qui l'entoure et il s'aperçoit vite de la terrible étrangeté de son environnement où bien d'autres façons de vivre et d'agir existent, souvent plus ambitieuses, plus ouvertes. Mais passée cette demi-seconde de lucidité, les habitudes reviennent vite et notre furet retourne à ses mauvais instincts, à ses petites haines du quotidien, à ses compromis du moment. Bien sûr, comme tous ses congénères, il a aussi appris la soumission et la roublardise. « Adapte toi au monde plutôt que de vouloir le transformer » cette devise simple, notre furet la répète souvent et la petite lâcheté qu'elle contient n'a selon lui rien de scandaleux — au contraire, elle est réaliste.

Naturellement besogneux, croyant instinctivement que le travail mène à un bonheur encore mal défini, notre furet s'est petit à petit élevé dans la société. Il a pris de l'importance pour devenir un furet « important » dans le monde des animaux. La misère originelle de son existence a donc petit à petit disparu : notre furet est maintenant indispensable aux autres, comme par magie. « Heureusement que je suis là et que deviendraient les autres si je n'existais pas » se dit-il parfois avec satisfaction... Notre furet a réussi ainsi à s'extraire de son égoïsme naturel pour se projeter dans le monde, faisant croire à un certain désintéressement. Qu'il est beau le furet d'importance ! La petitesse initiale de son être a donc disparu dans cet interêt soudain pour les urgences du monde, intérêt à la fois un peu factice et patiemment construit.

Le soir, une fois les affaires du jour derrière soi, notre pauvre furet rejoint sa femme et ses enfants dans son terrier. Il se félicite chaque jour du bonheur familial qu'il y règne et éprouve de la joie à voir grandir ses enfants. Mais il y vit par moment des moments d'agacement et éprouve parfois une certaine torpeur sourde. Ses enfants, qu'il entraîne le dimanche à traquer et écorcher vif le lapin, peuvent lui apparaître — dans ces moments d'abandon qui lui sont insupportables — comme étrangers. Cette nausée face à sa famille, face à sa femme qui semble pourtant tout faire pour lui être agréable, notre méchant furet en a un peu honte et tente vainement de l'oublier. Demain, à l'aube, il faudra partir en forêt avec l'aîné des enfants chercher du bois. Car le terrier s'affaisse par endroit et doit être consolidé avec des branches : l'automne et ses pluies arrivent, il faut surtout éviter les infiltrations d'eau. Notre pauvre furet, à l'idée de ces travaux humbles et utiles, est heureux.

Par Napoléon - Publié dans : Impressions - Communauté : VOTRE ACTUALITE A LA UNE !
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