Mercredi 17 mars 2010
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Remarque: ma connaissance
des écrits et des actions de M. Bernard-Henri Lévy est superficielle. Elle s'appuie néanmoins sur dix ans d'écoute de ses nombreuses interventions dans les médias.
Le sociologue Pierre Bourdieu donne parfois Bernard-Henri Lévy comme exemple de « philosophe-journaliste », type même de l'intellectuel dominé cherchant la consécration par des moyens détournés.
Lévy de son côté voit en Bourdieu le modèle du « mandarin » enfermé dans sa tour d'ivoire, déclamant ses vérités sur le monde mais refusant d'en descendre pour affronter les injustices de son
temps [1]. Pour mieux comprendre ces deux personnages, tentons une rapide comparaison.
Origines familiales et études
Bourdieu vient du Béarn, d'un milieu très modeste, son père est ouvrier agricole puis facteur. Lévy vient d'Algérie, d'une famille plus aisée,
son père a fondé et développé avec succès une entreprise dans les matières premières. Tous les deux ont suivi le même cursus : lycée général (à Pau pour l'un, à Neuilly-sur-Seine pour l'autre),
khâgne à Louis-le-Grand, ENS Ulm, agrégation de philosophie.
La position dans le monde savant / les idées
Bourdieu a eu une carrière universitaire brillante (EHESS [2], universités américaines,
Collège de France), couronnée à la fin par des prix. Il a élaboré petit à petit une oeuvre scientifique reconnue, dans un domaine un peu dévalué (la sociologie), qui a rencontré un plus large
public, en France et dans le monde, à partir des années 90. L'une des particularités de Bourdieu est de s'être peu dispersé, il a en effet toujours travaillé pour la sociologie et le milieu de la
recherche, souvent en collaboration. Il a dirigé un centre de recherche, des collections dans des maisons d'édition ainsi qu'une revue savante. Sa vision de l'intellectuel serait celle du
savant, autonome vis-à-vis du monde extérieur, travaillant souvent en équipe, délivrant à la base et aux élites, par l'instruction, le savoir pour qu'ils deviennent plus libres.
Lévy a quitté le milieu universitaire très rapidement et s'est toujours tenu éloigné de cet univers. Il a animé un courant intellectuel, La nouvelle philosophie, qui est plus une analyse
politique et historique large qu'une pure philosophie. Il discute et critique notamment les orientations politiques passées et présentes (le marxisme, le libéralisme, le fascisme, etc.) Ses
domaines de réflexion sont nombreux (la décolonisation, Israël, l'idéologie politique française, l'islamisme, etc.) Sa pensée est donc synthétique et généraliste mêlant histoire, analyse
politique et philosophie, avec une forte préoccupation morale, invoquant des figures philosophiques (Lévinas, Spinoza, Althusser) et des chercheurs plus contemporains. Il s'est aussi essayé à la
littérature et au cinéma, dirige une revue littéraire et a développé une collection chez un éditeur. Son modèle intellectuel serait Sartre, intellectuel total (à la fois savant, artiste,
journaliste, militant, etc.) jugeant, interprétant et faisant l'Histoire, garde-fou de la société française, à la fois sentinelle et juge du politique, dénonçant les nouveaux ennemis de
l'humanisme.
La position dans le monde politique et médiatique / les engagements
Bourdieu a l'image un peu rigoriste de l'intellectuel à l'ancienne, on l'écoute, on le décrypte, on
l'ignore le plus souvent. Il a toujours eu une relation orageuse avec les médias modernes qu'il accuse d'un jeu dangereux avec les autres secteurs de la société (dont le secteur intellectuel) et
d'analyses le plus souvent très faibles et déterminées. Ses apparitions médiatiques sont donc rares et n'ont rien de chaleureuses. Bourdieu s'est longtemps tenu à l'écart des débats de son temps,
ses interventions se limitant à ses domaines d'étude (l'école, les intellectuels, les inégalités, etc.). Il a cependant élargi ses domaines d'intervention à partir des années 90, tout d'abord
dans une défense plus franche des « dominés » sociaux (immigrés, chômeurs, agents de service public, habitants de grand ensemble, etc.) contre le « néolibéralisme » triomphant ; ensuite il s'est
engagé sur quelques sujets plus internationaux (la guerre civile algérienne, l'éclatement de la Yougoslavie). Pour certaines interventions, il a souhaité mettre en place un « intellectuel
collectif », c'est-à-dire un groupe d'intellectuels (écrivains, artistes, chercheurs), spécialisés sur le sujet en question, qui interviendraient collectivement avec l'autorité de leur
métier.
Lévy est par contre très présent dans les médias pour faire connaître ses engagements, ses activités et ses écrits. Il a des entrées régulières auprès de nombreux médias (Le Monde, Le Point,
France Inter, etc.) et est de nombreuses émissions. Le périmètre de ses engagements est particulièrement vaste. Il défend tout d'abord des interventions humanitaires et militaires
(soutien à l'invasion de l'Irak en 2003, aux interventions de l'OTAN [3] en ex-Yougoslavie et en Afghanistan) et alerte « l'opinion publique » à propos de
guerres et de catastrophes humanitaires oubliées (Sri Lanka, Soudan, Angola, etc.). Ensuite il développe une diplomatie non-officielle, en utilisant ses connaissances supposées parmi les
dirigeants du monde (Afghanistan, Israël, Géorgie, etc.) Il participe aussi au débat politique français, en se définissant à la fois comme compagnon de route, sentinelle et garde-fou de la gauche
française, en combattant systématiquement tout retour à l'« idéologie française », nationaliste, raciste et antisémite. Il écrit sans discontinuité des articles et des reportages et lance des
polémiques retentissantes, exposées et commentées dans les journaux (« Guaino est raciste », « N'oublions pas la Bosnie » pendant la guerre, « Choses vues dans la Géorgie en guerre », etc.) Ses
engagements tiennent - comme Bourdieu dans le domaine de la recherche - selon un jeu compliqué fait d'initiatives énergiques, d'alliances (sa prudence face à Sarkozy et une partie de la droite
française par exemple) et d'attaques nettes (dont la plus fréquente est l'accusation publique de racisme et de fascisme).
Conclusion
On comprendra au final qu'il existe assez peu de points communs entre ces deux personnes, toutes deux semblant en effet agir dans des directions opposées. Elles
sont appelées des intellectuels mais la comparaison entre eux a au final la même pertinence que celle, dans le monde économique, entre le PDG d'une multinationale et celui d'une start-up de dix
salariés. Cependant, Bourdieu lui-même dirait que ces deux positions (la sienne et celle de « BHL ») expriment la diversité et la réalité même du monde intellectuel. Le monde intellectuel
s'agence en effet suivant une échelle allant du monde « pur » de la recherche (philosophique, sociologique, mathématique, etc.), au monde « impur » de l'engagement face aux urgences
politiques et morales du monde. Comme des couleurs qui n'existent que par contraste et par ressemblance, ces deux personnes existent
aussi, malgré elles, selon ce jeu de différence et d'opposition — ce jeu étant à l'origine d'une bonne partie de ce qu'elles sont.
[1] entretien au magazine Marianne du 6 février 2010, « BHL face à Marianne »
[2] Ecole des hautes études en sciences sociales
[3] Organisation du traité de l'Atlantique Nord
Par Napoléon
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