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La sociologie est née à la fin du XIXe siècle et son ambition est d'étudier les sociétés humaines comme le physicien étudie
la matière. Récemment elle a pris les philosophes comme objet d'étude. Comment la sociologie analyse-t-elle la philosophie et les philosophes ?
Comme beaucoup de mondes sociaux, le monde philosophique peut s'analyser comme un champ, c'est-à-dire un microcosme social, isolé du reste du monde, à l'entrée contrôlée, qui a des
finalités, un mode de fonctionnement, des règles de jeu et une histoire. Les agents de ce milieu existent ainsi selon un jeu d'interdépendance et de reconnaissance mutuelle. Ce champ
philosophique n'arrête pas de redéfinir ses limites, ses positions et sa finalité. Car les philosophes ne se définissent pas seulement comme des penseurs professionnels ; il s'agit par
exemple de savoir si le philosophe médiatique, le métaphysicien jargonnant, l'historien réfléchissant à son savoir ou le professeur de philosophie en lycée sont oui ou non des
philosophes.
Ce microcosme philosophique est avant tout un vaste champ de bataille dont l'enjeu caché est sa domination, c'est-à-dire la maîtrise de son tempo et de son ordre du jour. Ainsi la métaphysique
compliquée de Heidegger (1889-1976) peut s'analyser comme une riposte aux courants positivistes de son temps annonçant la mort de la métaphysique. Cette bataille permanente se concrétise d'abord
par l'accumulation de capital et la recherche des bonnes places (à l'université, dans les organismes de recherche, etc.). Ce capital tant recherché est multiple et se décompose
principalement en capital culturel (diplômes [1], publication dans des revues spécialisées, publication de livres, etc.), capital social
(connaissances, réseau) et capital symbolique (participation à des courants philosophiques prestigieux, suivi par des philosophes reconnus, etc.) Suivant la répartition de ces capitaux,
le champ philosophique est donc construit entre philosophes dominants (minoritaires) et philosophes dominés (majoritaires). Cette structure sociale bien particulière du monde philosophique
explique en grande partie le savoir produit.
Comme tout secteur produisant du savoir, le monde philosophique a par ailleurs une certaine inertie. Ainsi les nouveaux entrants sont obligés de se positionner en permanence par rapport à la
production de leurs aînés. Par exemple, après l'importante philosophie d'Emmanuel Kant au XVIIIe, les philosophes suivants ont tous été contraints de se positionner pour ou contre cette
nouvelle philosophie. Cette inertie et la hiérarchie au sein du monde philosophique n'empêchent toutefois pas la diversité des productions et des courants. L'une des règles d'évolution d'un
champ social est en effet son morcellement continu, tant du côté de ses consommateurs que du côté de ses producteurs — morcellement qui permet en effet un exercice plus facile du pouvoir. On
retrouve ainsi dans la philosophie européenne et française du XXe siècle une myriade de courants spécialisés et concurrents comme la phénoménologie (Husserl, Merleau-Ponty, Sartre), la
métaphysique (Heidegger), l'épistémologie (Popper, Bachelard, Canguilhem), la philosophie analytique (Russel, Wittgenstein), la philosophie politique et sociale (Arendt, Althusser,
l'école de Francfort), etc.
Enfin la sociologie est amené à critiquer certains conclusions de la philosophie, lorsque cette dernière croit affirmer des vérités universelles qui, dans les faits, ne sont vérifiées qu'au sein
d'une toute petite fraction de la société. Ce fait s'explique en partie parce que ces vérités sur le monde sont issues d'un milieu philosophique lui-même strictement séparé du monde, cette
réalité entraînant un biais. Ce reproche est surtout valable dans des domaines étudiées à la fois par la philosophie et par la sociologie (esthétique, éthique, langage, politique, etc.) Par
exemple, on connaît la rigueur de l'éthique kantienne ; dans les faits, on constate que les agents n'agissent pas exclusivement selon une loi morale qu'il se serait fixé à l'avance et dont il
aurait validé au préalable l'universalité, mais qu'il agisse à la fois par intérêt (intérêt souvent contraire à une loi morale universelle), par conformisme social et en anticipant constamment
les conséquences de leurs actes. Par ailleurs, on constate que l'éthique kantienne est bien plus appliquée et applicable dans les mondes stables et éduqués des classes élevées que dans les
milieux peu éduqués des classes populaires... Cette réalité rend la pertinence de la morale kantienne encore plus problématique.
En conclusion, la sociologie analyse la philosophie comme un « club » hiérarchisé, qui redéfinit en permanence sa finalité et ses frontières, dotée d'une certaine inertie. La production et la
consommation au sein de ce club dépendent de la structure de ce monde qui est en réalité un lieu de bataille aux « écuries » multiples où la maîtrise du jeu général est le but ultime. Enfin les
théories issues de ce monde sont parfois biaisées par le fait qu'il est justement un monde à part et isolé. La vérité de certaines de ses propositions ne se vérifie alors que partiellement au
sein du réel.
[1] Par exemple, en France, celui de l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, particulièrement
valorisé.