Mardi 27 juillet 2010 2 27 /07 /Juil /2010 23:31

Vincent, François, Paul et les autresSelon de nombreux sociologues, une nette différence existe entre le discours savant et les croyances ordinaires des agents sociaux. La production du sociologue et le discours des agents sur leur société ne sont pas du tout du même ordre. Engagé dans les urgences et des enjeux du quotidien, l'agent social n'a en effet qu'une très faible réflexivité sur sa trajectoire sociale, sur les mécanismes qui déterminent cette trajectoire et sur la société en général. Cet agent est comme un joueur de football, « pris au jeu » d'un match et qui naturellement n'a pas les mêmes informations sur le match qu'un commentateur dans les tribunes.

Si elles ne sont pas scientifiques, comment alors caractériser ces croyances de l'individu ordinaire ? L'observation montre qu'elles contiennent certes une part de réflexivité mais que cette réflexivité est biaisée. Tout d'abord ce discours profane voit le monde social selon un point de vue particulier qui n'a accès qu'à une partie réduite de ce monde. Ensuite il nie les véritables contraintes sociales, politiques, économiques, etc. pour les remplacer par un discours de normalisation de la réalité qui en donne une image cohérente et rassurante. Il permet aussi à l'agent de justifier et de légitimer sa position présente. Enfin ces croyances sont très souvent la copie dégradée de croyances dominantes.

L'agent social n'est pas entièrement libre, contrairement à ce qu'affirme une certaine philosophie du sujet. Il est pris dans un faisceau de contraintes douces qui guident son action, de lois et de déterminismes étudiés par plusieurs sciences humaines. L'économie étudie ces contraintes avec un focus particulier sur sa production de biens et de services, sur ses échanges marchands. La sociologie travaille plus spécifiquement sur les individus dans leur diversité et les contraintes de groupe. La politologie met en évidence le fonctionnement du pouvoir. La psychologie enfin aborde plus spécifiquement les capacités physiques et psychiques de l'individu, etc. Ces sciences considèrent la pensée profane de la même façon : elles établissent une nette distinction entre elle et leurs résultats.

Cette conception d'un discours scientifique nettement différent du discours ordinaire a deux conséquences. Tout d'abord la position du savant devient surplombante. Le chercheur devient en effet celui qui dévoile aux agents la vérité et les déterminismes qui le contraignent. Situé « au dessus de la mêlée », il détient une vérité inconnue des agents sociaux. Cette vérité peut être encore plus frappante en sociologie car cette science étudie l'homme en société, ce qui peut avoir un côté mystérieux et prophétique. Ensuite, ce statut du discours scientifique entraîne tout naturellement une critique d'une certaine conception de la démocratie, conception issue de la philosophie politique. Certains philosophes voient en effet la démocratie comme un espace de libre discussion entre des contractants volontaires. Cette conception de la démocratie est selon de nombreux scientifiques un mythe : comme les agents ordinaires ont une vision faussée de la réalité, ils sont incapables de délibérer correctement — et ils ne le font que très rarement dans la pratique — sur des problèmes dont les mécanismes les dépassent largement. Dans les faits, seuls quelques personnes qui détiennent à la fois le savoir et le pouvoir font vivre pratiquement cette démocratie.

Par Napoléon - Publié dans : Sociologie - Communauté : VOTRE ACTUALITE A LA UNE !
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