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Il semblerait que la sociologie peine à s'imposer parmi l'ensemble des savoirs. Pourquoi ?
Tout d'abord son objet d'étude peut sembler mineur, la vie en société, le travail, les pratiques ordinaires. Est-ce si important ? L'objet de la science économique paraît aussi ordinaire mais
elle a par contre l'attrait des mathématiques, de leur rigueur, de leur formalisme (ainsi l'économie financière est le sommet de cette discipline.) La science politique et géopolitique est elle
plus difficile à cerner mais son objet d'analyse est beaucoup plus noble : les relations internationales, le monde du pouvoir, les organisations, ont un aspect doré et séduisant. La science
historique de son côté semble avoir le monopole du passé, ce qui naturellement lui donne un peu de la gravité de son objet d'étude. La philosophie a pour elle l'exclusivité d'un certain
nombre de sujets, avec une manière d'aborder les choses toute personnelle ; elle s'écarte naturellement du vulgaire, avec une volonté de dire aussi ce qu'il doit être et de se situer au-dessus de
la mêlée, en privilégiant à la fois la réflexion intérieure et la vision large.
La sociologie peine ensuite à prouver son utilité dans la compréhension et la direction des hommes et des choses. Elle se réclame de la science et dit engendrer des théories d'explication et
d'anticipation de phénomènes. Malheureusement, on lui préfère là encore l'analyse économique ou politique, dont, certes, les théories peuvent aussi se contredire, mais qui donnent des outils plus
fiables pour mener les affaires du monde. Ainsi il existe de nombreux hauts fonctionnaires qui s'annoncent économiste (alors qu'un haut fonctionnaire sociologue est rarissime.) Car en quoi
la sociologie fait-elle avancer les choses ? On a déjà assez à faire avec le chômage, l'émergence de la Chine ou la crise financière... Quelles réponses donne-t-elle à ces problèmes ?
Finalement, pour comprendre et agir, rien de ne vaut la note de synthèse bien pensée, parfois publiée dans une revue intellectuelle ou un journal de référence. On utilisera aussi
l'essai ou l'avis d'expert, qui est peut être membre d'un « cercle de réflexion », au savoir à la fois spécialisé et éclectique, sans parti pris. Mais certains auteurs voient ainsi la
sociologie comme le contraire d'un savoir pratique. Comme la science historique, elle vient et doit venir toujours après coup et doit ne servir qu'elle seule.
Enfin la sociologie est handicapée par l'objet même de son étude, handicap qui peut gêner à la fois sa production et sa diffusion au sein de cercles moins spécialisés. Lorsque l'on parle par
exemple des dettes publiques dans le monde (en économie) ou de la gouvernance en Afrique (en politologie), on aborde des sujets qui sont plutôt impersonnels. Au contraire la sociologie travaille
d'une façon plus proche sur des personnes et des catégories de personne (les journalistes, la « classe moyenne », la haute administration, les « individus », etc.) dont le fait même d'en parler
peut être pris comme une attaque. De là vient aussi, à mon avis, l'extrême popularité du « point de vue » économique ou politologique, à tous les niveaux, plutôt que sociologique. Leur angle
d'étude est plus restreint et semble moins fréquemment personnaliser leur objet d'étude.
Pour compenser cette position inférieure, la sociologie a été tentée par la radicalité. Ainsi la sociologie de Bourdieu a clairement les attributs d'un savoir subversif qui prétend dévoiler ce
qui est caché. Certes tout savoir a pour ambition de montrer des réalités invisibles mais, dans ce cas, il affirme mettre à jour une domination cachée au sein de la réalité la plus
ordinaire. Cette posture de la sociologie est la marque d'un manque d'assurance (mes théories ne sont pas reconnues donc je les radicalise), mais elle crée aussi un rejet, justement parce
que ce savoir « dérange » des sociétés où le consensus est important. Face aux critiques lui étant adressées, la sociologie utilise alors une méthode bien connue de la psychanalyse, en les
expliquant par des « résistances » à accepter la vérité du caché. Cela n'arrange pas son cas...
Je suis d'emblée d'accord avec toi sur une chose, puisque cela fait trois ans que je le vis en tant qu'étudiante : la Sociologie ne cesse de vouloir prouver son existence et son utilité. Ainsi, ayant assisté à quelques cours de psychologie, d'histoire ou de communication, et discuté avec des étudiants venant de d'autres filières, je me suis rendue compte que c'est en Sociologie qu'on se donne l'obligation, voire l'automatisme, de redéfinir à chaque fois notre objet d'étude, revenir sur nos concepts, faire appel à des références historiques etc. Bref, chacun de nos professeurs adoptant une posture sociologique, s'évertue à (en quelque sorte)démontrer en permanence l'utilité de la Sociologie dans chacun de ses cours... Bon, dis comme ça, cela peut paraitre répétitif du coup, mais pour les étudiants cela peut bien sûr être très utile, étant donné qu'il reste toujours des aspects que l'on a mal compris.
Cependant, je suis une nouvelle fois d'accord avec toi, le risque dans cette histoire, c'est le tout sociologique, que la Sociologie rejette/ s'accapare toute autre forme de déterminismes dans les faits humains.
Par ailleurs, il y a autre chose qui me taraude, toujours en lien avec ton article. Pour tout te dire, j'aimerais faire de la recherche en sciences humaines. Etant issue d'un milieu plutôt modeste, je n'ai sûrement pas eu les moyens de me payer une grande école, comme bien sûr d'autres personnes...(je ne veux pas faire de misérabilisme, mais j'étais obligée de le préciser). Je poursuis donc le cursus classique : LMD. Or, après recherche, j'observe que pratiquement tous mes professeurs ont fait leurs études dans des grandes écoles, ou alors étonnamment n'ont pas suivi des études de Sociologie en premier lieu (ils viennent d'économie, de science-po, de philosophie,...). Il s'avère donc que pour avoir un avenir dans ce domaine, il est nécessaire d'avoir un parcours hétéroclite, sortant de l'ordinaire et il faut apprendre à toucher à d'autres domaines...
Je m'excuse d'avoir tant parlé et pour ce long commentaire, mais je vais continuer à lire tes articles, Bonne continuation dans ton blog.
Hello Pokah,
Je suis heureux d'apprendre que mon blog est lu par des étudiants en sociologie, je suis flatté même !
Effectivement, je constate que la sociologie a du mal à trouver une place parmi les autres savoirs. Elle doit en permanence définir son objet d'étude, ses buts, ses méthodes, etc. Les historiens par exemple n'ont pas du tout ce type d'interrogation. Cela donne une science très ouverte où, me semble-t-il, tout est à première vue possible. Bourdieu est le sociologue que je connais le plus, il a fait un gros travail d'épistémologie de la sociologie afin de bien définir ce qui est de la sociologie et ce qu'il n'en est pas.
Effectivement la sociologie n'est plus une science totale qui expliquerait tous les aspects de la vie humaine. Son domaine d'étude a diminué mais la qualité de la recherche dans ce domaine plus restreint a par contre augmenté.
Concernant les formations pour être sociologue, je ne les connais pas beaucoup mais il me semble qu'un diplôme important est l'agrégation de sciences économiques et sociales. Mais Bourdieu le disait, tout le monde se croit sociologue et le droit d'entrée de cette discipline est beaucoup trop bas. Le parcours LMD avec un doctorat à la fin me paraît aussi valorisé (malgré ce que tu dis) non ?
Bonne chance dans tes études, je trouve que la sociologie est une science passionnante !